Histoire du grenadier-fusillier Fréguin

 

    Histoire du grenadier-fusillier Fréguin qui eut 19 ans quand fut prise la Bastille, passa quinze ans dans l'armée, fit quatorze campagnes puis décida de s'établir dans sa Nièvre natale où il vécut encore trente ans.

« Vive Fréguin ! » « Bonne chance, Jean. » « Tu pourrais l'appeler Juan, on est en Espagne, morbleu ! »

     La taverne va fermer. Dans la rue, le   cerreno  a pris son service : il se promène avec son lourd trousseau de clés dans l'attente d'un claquement de mains, celui d'un passant qui veut rentrer chez lui.

     Le grenadier Fréguin prend la précieuse feuille manuscrite. En haut, à gauche, il écrit : Armée d'Espagne, avec un A majuscule et un e minuscule. Juste en dessous, Place de Madrid. Le tampon du 51e Régiment d'Infanterie de ligne barre la marge. Cette lettre, c'est la preuve de ses loyaux services dans ce corps : « s'est comporté avec honneur et probité» ; c'est aussi et surtout la reconnaissance officielle de ses fatigues: « a, dans la dernière campagne, été dans l'impossibilité de faire son service comme il le faisait primitivement ».

     Le bas de  la lettre  est  rayé  de signatures  en  tous sens. Certaines ressortent, écrites  avec  une  encre  plus  noire. I l  y  a  celles  du  capitaine,   illisible,  du sous-lieutenant Lecomte,  du fourrier,  de trois sergents.  Tiens,  même  Redard a signé, le sergent qui l'a relevé quand il est tombé, épuisé, sur la route de Saragosse à Madrid.

     Jean  Fréguin  aimerait  garder sur  lui  les noms de ses compagnons d'armes, de tous ceux qui sont là, autour de lui, et qui ont voulu boire en l'honneur de son départ, après  quinze  ans  de  service !  Alors  il  appelle  Maria, celle qui sert avec tant de grâce le « vino seco », ce vin doré comme un soleil du soir. « Le patron n'aurait pas de l'encre et une plume ? »  Elle  rapporte un encrier. Certains sont émus et gènes : ils  ne  savent pas  écrire  leur nom en entier.  Mais  ils veulent être présents sur ce papier,  comme  les chefs, les officiers.  Chacun se lève à son tour, trempe la plume, secoue le trop plein d'encre et s'applique à signer. Fréguin laisse sécher la feuille en l'agitant au-dessus de la flamme d'une chandelle. Vingt grenadiers et deux caporaux sont désormais inscrits dans son testament de guerre.  Il y a  des  Français,  comme lui, Brazier, Chapelle, Chrétien mais aussi ceux de Hollande, les Bataves comme il les appelle :  Muyskens,  Graf et  aussi  un  Allemand,  Essen, sans oublier son très cher copain, Picarre, l'Italien qui roule les r de son nom quand il doit le décliner.

      « Alors, Fréguin, qu'est-ce  que  tu  vas faire maintenant ? »  demande  Brazier. Fréguin ne sait pas.  Il y a un convoi vers Paris.  De là,   il  doit   rejoindre  Lille,  la garnison de son régiment.  Il est inquiet de les quitter tous,  mais  heureux  aussi de quitter l'Espagne.  Il souffre,  c'est vrai.  Un médecin a parlé de rhumatismes.  Pour lui,  ça  s'appelle  des  douleurs,  des  douleurs  qui le prennent au dos,  là  où  le sac appuie, aux jambes,  quand il s'arrête de marcher,  ou aux mains,  quand il serre son fusil trop longtemps. L’Espagne  l'a achevé,  lui  qui se croyait,  à 39 ans,  en  pleine force d'homme.  Les émeutes,  les embuscades menaçantes,  le froid  des sierras en hiver...  et puis,  il   y a quelques  mois,  l'horreur  de  Saragosse  l'ont  bien  changé. Pourquoi cet acharnement contre un ennemi caché ? contre une ville sans histoires ? Maintenant  c'est  Junot  qui  attaque le Portugal. On dit qu'il veut en devenir le roi, qu'il a  même  déjà  choisi  son nom de souverain :  François Ier !  Si  les maréchaux veulent des trônes, Napoléon ne va pas aimer ça... D'ailleurs, l'Empereur a quitté le pays. Il se bat ailleurs, en Bavière.

     Sans  ses  douleurs,  Jean  Fréguin  ne  se poserait sans doute pas ces questions. L’armée, c'est une famille qu'il a choisie quand il y est entré à l'âge de vingt-quatre ans, laissant son père et ses deux frères dans leurs pauvres labours de la Nièvre. Il a  19 ans  quand  il  apprend  la  prise  de  la  Bastille. Il  s'enthousiasme  pour  cette Révolution  qui  fait  fuir  les  riches  et  rêver  les   pauvres.   Le jour  où il s'enrôle, Bonaparte  est  nommé  général ;   il a juste un an de plus que lui. La France doit se battre. Ses voisins craignent pour leur monarchie et ne pardonnent pas la mort d'un roi par guillotine. Alors il y va, c'est de son âge !

     De Nevers,  on l'envoie à Lille.  L'Armée  a besoin  de  fantassins.  Il se retrouve grenadier-fusilier. Bien sûr, il aurait préféré le train d'artillerie mais il faut avoir été charretier et  savoir conduire des attelages.  Dans la cavalerie, on préfère les petits. Or la toise indique  1,70 mètre,  ce qui  est une bonne moyenne.  Et  puis  ce costaud blond aux yeux gris fera un bon marcheur. Son fusil ne pèsera guère !

    Alors commencent les grandes virées dans l'Europe du Nord. Il découvre les pays bas et plats qui forment la République batave, puis les bords du Rhin, un fleuve qu'il trouve superbe. Il marche, monte la garde, se bat. Un jour, il se trouve sur une côte sableuse... et c'est la mer. En face, il y a l'Angleterre. Va-t-il traverser la Manche et voir enfin ces Anglais  dont   on  parle  tant ?  Non.  On lève le camp. On parle d’une autre  expédition, dans un  pays  d'Orient  où  ont   vécu  les pharaons.  Il  faut punir l'Angleterre ailleurs que chez elle, puisqu'on ne peut y débarquer, et l'Egypte est sa meilleure  voie  de  passage  vers les Indes pleines de trésors.  Mais  son  régiment n'est pas embarqué.  Quand  il participe  au   grand  défilé des troupes  françaises  à Milan, le 14 mai 1776, il pense qu'il a eu de la chance... de ne pas aller dans ce pays de rêve. Des anciens du Caire, qui font comme lui la Campagne d’Italie, ont raconté la peste et comment les pieds brûlent quand on marche dans le désert.

     Après,  ses souvenirs  s'emmêlent.  Il  aurait  pu  être marin ou marinier puisqu'il s'est retrouvé au bord de l'océan dans l'attente d'un ennemi qui ne venait pas ou sur les rives du Rhin, une fois encore, à regarder les bateaux passer. Après,  il  aimerait savoir  pourquoi  la  guerre  a  changé.  Ce  fut  brutal,  évident.   L’ennemi  semblait connaître  touts  les  trucs de l'armée française, les attaques surprises sur les flancs, les   réserves   brusquement   lancées   à   l'assaut  qui  sortaient  on  ne  sait  d’ où. L'artillerie  s'est   renforcée,   la  cavalerie  aussi.  Les  combats  sont  devenus  des carnages.  Il   fallait  taper  fort   mais  autrement,  sans  art.  Finies,  l es   guerres des fantassins.   Eylau ? Horrible victoire. Massacre ignoble. Et touts ces jeunes, à peine recrutés, qu'il a vus mourir... par inexpérience.

     On  commence  à parler de  l'Empereur   comme  d'un  ogre des combats,  celui pour qui il  n'y en a jamais assez.  Mais  que faire  quand  on  est  simple soldat ?  Suivre, garder les amis qui ne sont pas encore morts. Il y a donc eu lEspagne et  ce passage  du  défilé  de  Somosierra.  Il a  refusé,  comme  les  autres,  de continuer  cette  marche d'épouvante dans le vent glacé des montagne.   Mais  l'Empereur  a  tonné.   Et, une fois encore, on est passé.  Maintenant, c'est fini. Fréguin remonte à pied vers Lille, vers son nouveau destin.

     « Fusilier Fréguin ? » « Présent. » , « Le Major va te recevoir, tu salues quand tu entres. » ,  « Vous êtes Fréguin ? »  « Oui, mon comman…, oui, Docteur. »  Fréguin se trouve devant un homme en blouse blanche. Il a hésité. On ne voit pas son grade. En cette matinée du 29 juillet 1809, il apprend qu'il est réformé. Motif : «  Atteint de douleurs rhumatismales générales, suite des fatigues de la guerre. » Il ne sait pas de quelle guerre on parle.  Il en a connu tant.  Sait-il  qu'il  est  dans le cas d'être admis aux vétérans ? Non. Il pense qu'il faut 24 ans de service et qu'il n'en compte que 15. Il  ignore  que  chaque   campagne  donne  des années  supplémentaires  et  qu'il  en additionne 25 !

     Jean  Fréguin  lit le total de ses années militaires : 40 ans. 15 de service et 25 de campagnes.  40 ans,  c'est son âge. Il sourit. C'est comme s'il était né, dans l'armée. Et il en sort sans blessures ! Sympathique ce Lachapelle en blanc.  Il est  chirurgien, chargé   du  service  de santé  du  régiment.   « Vous  savez,   les   rhumatismes,   ça n'empêche pas de rester soldat. Les vétérans, c'est plein  d'avantages. Vous pouvez y entrer à Nevers... Je lis que c’est votre pays de naissance. » Bon. Il déclare vouloir y aller et jure qu'il n'a pas contracté d'acte de mariage.  Et le voilà dans Lille au mois d'août, plein de souvenirs mais désœuvré. Quelque part, dans sa tête, une pensée se promène, d'abord  capricieuse  et  fugueuse,  puis  tenace et forte.  Il  n'ira  pas  aux vétérans.  Fini   l'uniforme.  Les villes sont ennuyeuses, surtout Nevers qu'il connaît un peu. Vive la liberté! Vive les libertés! car il y a eu la Révolution. Les terres sont à  tous.  Les seigneurs sont  partis.  Tout a  dû  changer  dans  sa  famille.  Il faut  la retrouver,  risquer  de labourer des nouvelles terres, même s'il a oublié comment on dessine les sillons.  La solde ?  Oui,  c'est la  sécurité.  Mais  que  veut d ire  ce mot après tant de combats vécus. Le respect dû au vétéran? Oui, c'est agréable à sentir dans un regard inconnu, cela peut impressionner une fille.  Mais  peut-il songer à se marier après ces d'aventures ?

     Quelle  joie  de   revoir  le pays et ses haies, de sentir la terre argileuse sous des pieds qui n'appartiennent plus à l'armée. Fréguin arrive à Saint-Maurice, à pied, de Lille.  Encore  une  longue  marche,  mais  comme  elle  lui  a semblé une promenade facile   !  La  maison  est  là,  fermée.  Personne  ne  le  reconnaît  mais,  à  son  nom prononcé, il a des sourires et des pleurs. «  mon père est mort. »   « Ta mère vient de mourir,  enfin  il   y  a  quelques mois.  Elle demandait toujours des nouvelles de toi. » « Tes frères ? Ils sont partis. On ne sait où. Dans le pays, en tout cas ! Tu pourras les retrouver facilement, toi qui sais marcher si bien. »

     On l ui ouvre la maison.  Il  y  a  là  une  armoire :   elle  lui revient.  Mais  pas  le bâtiment.  Il a été vendu depuis peu,  25 juin 1810.  Tout  le  village  se presse  à   la mairie.   « Fréguin Jean, voulez-vous prendre pour épouse... »  Et  c'est   ainsi qu'un grenadier-fusilier se marie trois mois à peine après l'Empereur qu'il a servi pendant quinze ans.  Sa femme  a trente ans.  Un fils leur naît le jour où l'Armée se noie dans la Bérézina, un second quelques jours avant Waterloo. Chance, ou choix ?

     Jean Fréguin a préféré la vie à la gloire, le champ de labour au champ d'honneur. Il  meurt  dans  sa  soixante et onzième année.  Dans  le  pays, on l'appelle  Jean Le Monde, du Domaine de Bussy.

  

 

 

 

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